restos-du-coeurParis, France, 30 décembre 2011

Je ne sais pas vraiment ce qui m’a poussé à participer à cette soirée de bénévolat. Distribuer des repas chauds aux personnes dans le besoin, sur une place publique en plein Paris. Le besoin de me repentir avant la nouvelle année ? L’envie de faire une BA pour soulager ma conscience ? La nécessité de me ramener les pieds sur Terre après cette période de fastes et de consommation inutile qu’est Noël ? Aucune idée. En tous cas, je l’ai fait. Et c’est le cœur plutôt léger que je me suis rendue à ce premier rendez-vous avec la misère. Sous une pluie battante.

À notre arrivée –je suis chaperonnée par ma « marraine » de circonstance, Romy- je m’étonne que tant de bénévoles soient au rendez-vous, malgré cette période d’entre-deux fêtes. Malgré la météo. Rapidement, je m’aperçois que ces rangées d’ombres immobiles, silencieuses et ruisselantes, ne sont pas les bénévoles, mais « les autres ». Ceux qui attendent. Ceux qui ont faim.

De rapides présentations des 8 membres de l’équipe, et c’est parti, badges vissés et gants parés, on installe les différents ilots de vivres : deux tables pour les plats chauds, une table pour les oranges juteuses et les bouts de pain mouillés, une autre avec les céréales, lait et chocolat chaud (des airs de petit-déjeuner à 20h), et enfin, une dernière, plus loin, avec les bidons de café soluble fumant.

Nos rôles sont attribués. Je suis aux « plats chauds », chargée de distribuer un steak + sauce par personne, dans les assiettes en plastique que ma coéquipière aura tapissées de pâtes molles.

Drôle de coïncidence, la place où l’on distribue en ce moment même des portions rudimentaires se trouve à quelques mètres d’une autre place, une place d’où j’ai l’habitude de prendre un bus qui me mène à l’aéroport. J’ai pris des dizaines de bus, vers des dizaines d’avions qui m’ont mené vers des dizaines de destinations paradisiaques. À quelques mètres de ces planches en bois ruisselantes où les bols en plastique vont bientôt se succéder pour être remplis.

On y est. Les visages usés défilent. Lentement, mais affamés. Les mains tremblantes et abîmées me tendent des assiettes que j’ai à peine le temps de remplir avant qu’elles ne soient avalées.

Je bloque sur ces gouttes de pluies qui tombent sur la sauce dans les assiettes. Ploc. Ploc. Je n’arrive pas à détourner mon regard de ces gouttes énormes qui gâchent tout. Je m’efforce de ne pas « juste » servir, mais de faire en sorte que chaque personne se sente un peu en position de client. C’est bête, n’est-ce pas, vu le contexte ? Je me mets volontairement en position de servitude : « vous voulez de la viande ?» je demande à cet homme dont la bouche tremble pourtant de faim. « Et de la sauce vous en voulez un peu ? » J’ai l’impression qu’en leur laissant le choix c’est un peu comme s’ils étaient au restaurant. C’est en tous cas ce que je me dis sur le moment. Dans mon écœurante politesse, je me laisse aussi aller à leur dire « Bon appétit et merci !». Jusqu’à ce qu’un homme, de son regard lointain et sur un ton légèrement autoritaire ne me dise « mais non, c’est pas à vous de dire merci. C’est à nous ». Je me sens ridicule. Je me répugne. Je pense à ce magasin, 2 heures auparavant, où j’ai accompagné Marie-Astrid acheter du caviar. 175€. 125grammes. Un monde parallèle.

Par réflexe, je vérifie du bout de mes doigts que le petit diamant autour de mon poignet est toujours là. Ce cadeau de Noël de quelques millimètres qui les nourrirait tous pendant 1 mois. Je le touche sans cesse, entre deux louchées. D’abord, pour vérifier qu’il est bien là, qu’il ne s’est pas décroché ou tombé entre deux tortellinis. Puis, pour me rassurer. Pour me souvenir que je suis de l’autre côté.

Dans cette file interminable de ventres affamés qui défile devant moi, la première de mes constatations est qu’il n’y a que des hommes, ou presque. Je dirais 90%. Si ma mémoire est bonne, il n’y avait que 5 femmes. Dont une, âgée. Et chargée. Elle est passée remplir son assiette encore, et encore, et encore. Et encore. Quand, à la 9ème fois, on lui a demandé si elle n’avait pas assez mangé, elle a répondu ceci : « si, mais ça je le garde pour demain », en faisant disparaître le steak fumant et les pâtes mal cuites au fond de son chariot terni.

Autour d’elle, ces hommes, de tous âges, de toutes nationalités. L’un d’entre eux m’a marquée. Il doit avoir 30 ou 40 ans. D’origine asiatique. Chemise blanche, cardigan et trench-coat. Bien coiffé, il tient à son bras une sacoche d’ordinateur. On le croirait tout juste sorti d’un building de la Défense. C’est peut-être le cas. Il vient se resservir 5 fois, avec un sourire qui se rétrécit au fur et à mesure. Pour laisser place à un visage éreinté.

Si l’on met à part cet homme qui récitait « ta gueule » à tout-va (« Vous voulez des pâtes ? »  « Ta gueule » / « Un peu de viande ? »  « Ta gueule » / « De la sauce ? » « Ta gueule » / « Bon appétit monsieur » « Ta-gueule-ta-gueule »), une autre de mes constatations fut cette étrange politesse ambiante.

Pas de bousculade, voire même une certaine solidarité dans cette concurrence famélique. Et face à nous, toujours « merci ». Parfois les yeux baissés, fuyants, les gestes empressés, l’envie d’être invisible. Mais toujours ce « merci ». Je n’insiste pas. Je ne cherche pas le regard honteux qui se calfeutre. La honte. Voilà sûrement, plus que la faim, le sentiment qui se dégage de cette foule. Et pourtant c’est moi qui ai honte. Honte de venir ici pour la première fois à bientôt 28 ans. Honte de servir cette nourriture repoussante et mouillée. Honte d’être en 2011. Honte d’avoir le ventre plein.

 

Il est maintenant 2 heures du matin. Impossible de dormir. Je n’arrive pas à m’empêcher de pleurer. Les larmes sont venues comme ça, d’un seul coup, au moment où je me suis allongée. Elles ont déferlé sur mes joues et n’ont plus cessé de couler. Comme cette pluie qui ne veut pas s’arrêter.